Génération en transition – Aurore Bimont, « La démocratie c’est de l’écologie ! »

 

J’ai voulu rencontrer Aurore Bimont, que j’avais vue en conférence, car je la trouvais « représentative » d’une certaine « Génération en transition » (qui était d’ailleurs le titre de ladite conférence). Des jeunes, engagés dans la transition écologique et sociale, qui auraient grandi en portant un regard nouveau sur le monde, en intégrant d’emblée un « nouveau logiciel » en dehors des vieux carcans et réflexes conditionnés.

À 26 ans, son parcours associatif et professionnel est riche. En quelques années, elle a suivi un cheminement à la fois logique et sensible de l’écologie à la démocratie et de la démocratie à la question centrale : comment changer le cœur des hommes pour changer la société ? Cette dernière thématique m’intéressait tout particulièrement.

Et puis, Aurore est récemment partie en voyage à la découverte de projets de démocratie participative en France. BREAKING NEWS, Super Boby part aussi en voyage ! Dès mai 2017, nous serons deux à arpenter la France des initiatives écologiques. L’objectif : aller s’inspirer, comprendre, apprendre de la transition écologique, comme beaucoup l’ont fait dans ce domaine très nouveau – en tous cas par l’ampleur qu’il a prise récemment. Les films Demain et Enquête de sens en sont des exemples connus, et aller rencontrer des pionniers devient aujourd’hui une vraie façon de se former dans le domaine ! Il existe même des offres spécifiques, comme le compagnonnage alternatif et solidaire du réseau REPAS ou Ticket for change pour les entrepreneurs sociaux.

Aurore s’y connaît donc un peu en démocratie. En ces jours d’élection présidentielle particulièrement anxiogène, il est bon de savoir qu’il existe d’autres ressorts démocratiques que le vote national.

Pour mieux comprendre son cheminement, personnel et intellectuel, j’ai donc voulu la revoir…

 

S.B. : Tu es jeune et engagée dans l’écologie depuis longtemps. D’où t’est venu cet engagement ?

A.B. : Je dois être spécialement sensible aux injustices, par nature. Je me souviens d’un de mes premiers déclics d’engagement citoyen, je devais avoir une dizaine d’années, avec le petit livre vert de Nicolas Hulot qui était gratuit aux caisses du supermarché. Je l’avais trouvé génial, et à partir de là j’expliquais à mes parents ce qu’il fallait faire pour s’engager !

Ma mère n’était pas particulièrement écolo, et mon père était négociant dans une grosse multinationale de produits phytosanitaires et d’OGM, un peu à la Monsanto ! On a eu des débats vifs très tôt, ça a forgé je pense ma conscience écolo, mon envie de débattre, et ensuite de faire Sciences po.

Très vite je me suis intéressée à la fois aux petits gestes du quotidien et à l’écologie politique, à l’impact de notre alimentation sur l’environnement… En entrant à Sciences po, je savais déjà que je voulais faire un double master Sciences et politiques de l’environnement.

J’ai eu des périodes de doute, je suis passée par des phases « tout est fichu, on ne pourra jamais changer, c’est beaucoup trop tard »… Et puis à chaque fois, des petits déclics permettent de se raccrocher à ses convictions. En licence, ça a été le livre « La 3è révolution industrielle » de Jeremy Rifkin. Il est critiqué par certains car il vend un récit pas toujours réaliste, mais il a le mérite d’inspirer. Moi je me suis dit : c’est possible, il y a des solutions qui peuvent faire système et qui sont réalisables. On a les technologies pour, l’innovation pour, maintenant à nous de… faire changer l’humain quoi !

 

SB : Comment as-tu été amenée à participer à la COP21 ?

A.B. : En master, j’avais vraiment envie de m’engager dans quelque chose. Ça a été l’association CliMates, cofondée par des amis pendant que j’étais en Erasmus. C’était censé être un « think and do tank étudiant international pour lutter contre le changement climatique », en gros c’est une asso de jeunes qui font des trucs sur le climat ! On a eu la chance de la fonder trois ans avant la COP21, et on a été repérés par les pouvoirs publics comme la seule association jeune étudiante à n’être focalisée que sur le climat, avec une ambition nationale voire internationale, à Paris. On a donc bénéficié de la dynamique de la COP21 et ça nous a appris plein de choses très rapidement ; sur la gestion de projet, la mobilisation, le lobbying…

En parallèle, j’ai commencé mon premier emploi comme « chef de projet COP21 » au conseil général de Seine Saint-Denis. Je coordonnais toutes les actions de mobilisation, de sensibilisation et de formation qu’organisait le CG pour la COP21. L’idée c’était de profiter de cet événement international qui avait lieu au Bourget, donc en Seine-Saint-Denis, pour faire bouger le territoire.

 

SB : À peine sortie de tes études, tu étais une pro de l’écologie…

A.B. : Rapidement, je me suis beaucoup posé de questions sur ce qui marche ou pas quand on s’engage dans l’associatif, pourquoi on met énormément d’énergie dans quelque chose qui n’aboutit pas forcément sur un changement de l’ampleur qu’on aimerait voir… De fil en aiguille, j’ai réfléchi à nos modes de vie, comment faire pour… créer des déclics dans la tête des gens, même si je n’aime pas ce terme là. Comment faire vraiment bouger les choses ?

J’ai eu une phase de transition personnelle aussi. Je me suis rendu compte que je prônais des choses avec lesquelles j’étais pas du tout en cohérence dans ma vie au quotidien. La vie lente, manger bio, cuisiner… J’avais un mode de vie qui faisait que j’étais à des années lumière, à l’opposé total de ce que je racontais. C’est devenu une évidence, je me suis dit « commence par incarner déjà ce que tu racontes aux autres, et ensuite tu verras. »

J’ai commencé à prendre plus soin de moi, à reprendre une activité artistique, ce qui me manquait beaucoup. J’ai commencé la danse à ce moment là, et j’y ai découvert une passion de dingue ! Ça a aussi contribué à élargir mon prisme, parce que quand on est autant engagé dans l’écologie, on a tendance à ne parler que de ça avec ses amis. Ça m’a fait un bien fou de retrouver un mode de vie « normal », de voir que les gens pouvaient être passionnés par autre chose que les causes environnementales. D’un côté j’étais plus en phase avec l’écologie personnellement, de l’autre j’ai pu prendre du recul et sortir la tête du guidon.

 

SB : Pourquoi t’es-tu ensuite intéressée à la démocratie ?

A.B. : Après la COP21, avec trois amies on se posait les mêmes questions, à savoir comment faire pour accélérer la transition écologique. On voyait bien qu’il y avait quelque chose qui bloquait au niveau de la démocratie.

Moi j’avais l’intuition qu’il fallait qu’on change notre rapport aux autres, notre rapport à nous-mêmes, qu’il fallait qu’on incarne plus ce qu’on racontait, et que ça avait à voir avec la manière dont on vivait en société. D’autres avaient aussi fait le lien entre démocratie et écologie en se disant « on ne pourra pas faire de transition écologique si on ne renouvelle pas nos manières de prendre des décisions ensemble ». Par exemple, une amie avait travaillé dans l’équipe de négociation pour la COP21. Elle avait expérimenté les blocages dus à des mauvais modes de prise de décision pendant les négociations.

On a décidé de monter un projet de voyage, EscapaDemos, sur le thème de la démocratie et comment on fait ensemble, comment on vit ensemble en société. Ça nous permettait aussi de prendre un souffle après toutes ces années d’engagement, de sortir du microcosme parisien, de notre bulle « engagé, écolo, parisien, sciences po, bobo ». On a laissé de côté l’écologie pour se concentrer sur la démocratie ; c’est après qu’on a refait le lien entre les deux…

Deux d’entre nous sont parties en Amérique latine, parce qu’historiquement ça a été un vivier d’innovations démocratiques au niveau local. Les budgets participatifs, le financement participatif sont nés là-bas, par exemple. Et la troisième et moi, nous avons voulu voir ce qui se faisait en France depuis plusieurs années.

 

SB : Comment s’est déroulé votre voyage en France ? Qu’avez-vous appris ?

A.B. : Au début, on était surtout sur des initiatives liées à l’art, et puis on a commencé à s’intéresser à l’éducation populaire (2ème focus). Le 3ème focus, c’était la question de la pensée complexe, de l’intelligence collective au service de l’émancipation de chacun, du mieux vivre ensemble. Et on s’est dit : c’est super tout ça, mais finalement dans le monde des entreprises ça ne fonctionne pas de manière démocratique ! On vit en démocratie et on passe 60 % de notre temps dans des structures pas du tout démocratiques. On s’est donc intéressées à la coopération en entreprise (4ème focus).

Notre conclusion majeure, c’est que la démocratie est loin de n’être qu’une question d’institutions et de vote : c’est avant tout une question de culture et de manière de vivre ensemble en société au jour le jour.

Je n’ai jamais été dans un engagement radical, mais il m’est arrivé d’être un peu radicale dans ma manière de penser. Je me disais : « Mais pourquoi tout le monde ne change pas de mode de vie, les gens sont tellement égoïstes, pourquoi ils ne se rendent pas compte ! » Ce voyage m’a permis de prendre du recul, d’être plus dans la compréhension et l’empathie.

Le voyage a confirmé notre intuition : pour rendre possible la transition, qu’elle soit écologique, démocratique ou autre, il faut d’abord comprendre l’humain et passer par un changement de regard, un changement personnel. Il faut travailler sur la manière dont on voit le monde, dont on interagit avec les autres. Ce sont des choses de l’ordre du sensible, du culturel, du personnel.

 

SB : Tu penses que ce changement personnel peut passer par l’art, qui était la première thématique de votre voyage ?

A.B. : On s’est intéressées au lien entre art et démocratie en France notamment parce que je commençais la danse, et que mon amie avait fait énormément de chant et de piano. On avait l’intuition que pour changer notre rapport aux autres, donc notre rapport à la démocratie, il fallait passer par un niveau de communication beaucoup plus sensible que le niveau de communication rationnel. C’est ce qu’on pressentait, parce qu’on avait expérimenté des choses qu’on arrivait pas à exprimer avec les mots à travers nos arts respectifs.

La danse, par exemple, a le potentiel de créer du lien, de la confiance entre des gens qui ne se connaissent pas. Ça marche notamment en entreprise, entre des gens qui sont à des échelons hiérarchiques différents. Le théâtre, aussi. L’idée est de retrouver le lien entre « le cœur, le corps et l’esprit ».

J’ai eu un autre déclic en participant à un atelier de l’Université du nous pendant le voyage. C’est une association qui vise à accompagner, donner des clés à des citoyens qui ont envie d’expérimenter d’autres manières de fonctionner ensemble. La moitié du temps est dédiée à l’apprentissage de méthodes de gouvernance partagée, avec des outils très techniques et pragmatiques. L’autre moitié, c’est des moments pour « créer du « nous » », basés sur de la danse ou de la musique. Au bout des trois jours, on se connaissait mieux les uns les autres que si on avait passé deux semaines de séminaire classique ensemble. Ça m’a beaucoup inspirée. À travers l’art, et à travers des ateliers, des moments plus sensibles on peut faire bouger les choses beaucoup plus rapidement, et beaucoup plus profondément.

 

SB : Et maintenant, où ce cheminement te mène-t-il ?

A.B. : Avec une amie du voyage, Mathilde Imer, on a envie de continuer à travailler sur cette transition démocratique qui est pour nous liée à la transition écologique. On veut monter un nouveau projet pour changer nos manières de fonctionner au sein de nos lieux de travail (entreprises, collectivités, associations). Comment s’organiser autrement pour être plus démocratique et pour permettre à chacun de faire cette transformation personnelle et individuelle dont on a besoin pour la transition dans la société ?

Ces modes d’organisation ont des noms divers : holacratie, sociocratie, organisation Opale, organisation bio inspirée, ils ont chacun leur particularité mais renvoient à des principes similaires. L’idée du projet est d’aider les leaders, notamment ceux de l’économie sociale et solidaire, à se former à ces nouveaux modèles d’organisation.

On proposera des voyages exploratoires de quelques jours, du type de ceux qu’on a faits pendant notre périple, pour rencontrer des leaders qui ont fait cette transition personnelle et dans leur modèle d’organisation. Mais aussi des philosophes, des artistes… Il y aura des ateliers : « comment incarner cela au quotidien dans ma vie, changer mes modèles d’organisation »… Et ensuite une mise en lien de ces leaders avec des professionnels de l’accompagnement dans le changement d’organisation.

 

SB : En ces temps d’élections, quel est ton sentiment sur la politique ?

A.B. : Un truc qui me marque, c’est la pensée simplificatrice. Les politiques ont tous tendance à penser de manière binaire, à hypersimplifier les sujets : « c’est bien, c’est pas bien, c’est noir, c’est blanc »… La réalité des choses est beaucoup plus complexe et nuancée que ce qu’on a tendance à présenter.

Je tiens beaucoup à la pensée complexe. L’étymologie du mot « complexe » c’est « tisser des liens » : c’est là où l’écologie rejoint la démocratie. L’écologie est complexe par nature, puisque c’est la science des liens entre les êtres vivants. Tout est interrelié, il n’y a pas de règle simple applicable dans tous les cas. C’est pas comme la physique, c’est beaucoup plus organique, beaucoup plus compliqué que ça.

Et la démocratie, qu’est-ce que c’est d’autre que la gestion des liens entre les êtres humains ? Donc la démocratie, c’est de l’écologie ! Elle doit être complexe par nature. Notre discours sur la politique ne doit pas être simplificateur. Les comportements des êtres humains et les liens entre eux ne sont pas noirs ou blancs. Souvent on a tendance à simplifier et à tirer des règles complètement démagos d’exemples ponctuels…

L’autre chose, c’est une question, je n’ai toujours pas de réponse. Comment articuler participation démocratique et vision politique forte ? Comment on fait si les citoyens sont contre telle mesure fondamentale dans le projet de transition écologique porté par leur maire ?

Ça rejoint la question que tout écolo s’est peut-être déjà posée. Jusqu’où porter sa vision et inciter tout le monde à venir dans la même direction que soi, tout en restant à l’écoute des préoccupations du quotidien et en respectant chacun dans son droit à vivre comme il l’entend ? C’est là que la transformation personnelle joue un rôle crucial. Quand on est dans l’empathie et l’écoute de l’autre, on arrive beaucoup plus à convaincre qu’en étant dans une démarche militante et clivante.

 

 

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