Déchets : réduction, recyclage, le combat ne fait que commencer ! (2/2)

 

[Voir la première partie de l’article (1/2), sur le rôle des industriels producteurs de déchets dans la gestion de ces mêmes déchets !]

 

Voyons maintenant ce qui se passe du côté du traitement des déchets ménagers ; pourquoi près de 2/3 partent toujours à l’incinérateur ou en décharge ? Est-ce vraiment une politique publique ? N’y a-t-il pas d’autres solutions ?

Avant de reprendre l’interview avec Thibault Turchet, juriste à Zero Waste France, une petite mise au point nécessaire en guise d’introduction…

 

Incinérateurs, décharges : leurs impacts écologiques

L’incinération : 1 tonne de déchets non dangereux incinérée produit environ 30 kg de REFIOM (déchets dangereux) et 250 kg de mâchefers (en majorité composés de cendres, ils concentrent plus ou moins de polluants comme des métaux lourds).

Les REFIOM partent en centres de stockage pour déchets dangereux (470 000 tonnes en France en 2014, quand même) ; les mâchefers sont censés être utilisés en sous-couche routière (ce qui n’est pas optimal pour l’environnement), mais une part va en décharge, en partie car trop polluée (300 000 tonnes en 2014).

– La décharge : elle dégage une grande quantité de méthane, un gaz à fort effet de serre. L’eau de pluie, après son passage dans les ordures en décomposition, crée du lixiviat, un jus toxique censé être retenu par une géomembrane au fond de la décharge. Mais son imperméabilité à long terme, et selon les différentes substances toxiques, n’est pas démontrée. Au bout d’un certain temps, le lixiviat s’infiltre dans le sol, voire dans les nappes phréatiques proches.

Comme tout ça n’est pas très sexy, les industriels contre-attaquent en trouvant des justifications écologiques à des installations qui ne le sont pas. Ce greenwashing est très bien décrypté dans le guide « Déchets, les gros mots » de Zero Waste France, à télécharger. On y découvre un riche vocabulaire qui fait passer les décharges et les incinérateurs pour des modèles de gestion écologique…

gestion des déchets

Reprenons maintenant la discussion avec Thibault Turchet, de Zero Waste France…

 

S.B. : Décharge, incinérateur, y a-t-il une solution meilleure que l’autre ? 

T.T. : Il y a des pour et des contre de chaque côté. Le problème majeur de l’incinération c’est qu’elle coûte très cher, déjà à l’investissement. Pour se faire une idée, l’incinérateur de Paris 13 va coûter 500 millions d’euros en investissement et 500 millions d’euros en exploitation sur les 23 prochaines années [soit près de 45 millions par an, NDSB].

Ensuite, si l’usine n’arrive pas à minimum 80% de remplissage, elle perd de l’argent (et donc la collectivité aussi). Certains incinérateurs ont ce problème d’approvisionnement, et vont chercher des déchets de plus en plus loin. Parfois la mutualisation est une bonne chose (on ne va pas installer des incinérateurs tous les 50 km), mais là il y a des échelles délirantes, comme la Suède qui importe des déchets de l’étranger.

Cette pression au remplissage peut vraiment bloquer des politiques ambitieuses de recyclage et de compostage, c’est quelques millions de tonnes de déchets qui pourraient sortir des incinérateurs ! Alors qu’une décharge non remplie ne connait pas ce problème de fonctionnement 24h/24, et coûte moins cher à l’installation.

Enfin il faut prendre en compte l’augmentation des taxes à la tonne enfouie ou incinérée. Elles existent depuis les années 2000. Sur un incinérateur de 100 000 tonnes par an, elles représentent 200 000 à 1,5 millions d’euros de plus par an. Pour les décharges, les taux ont explosé : on est autour de 4 millions d’euros pour 100 000 tonnes par an ! C’est le résultat d’un choix politique fort en faveur de l’incinération, car la décharge a d’autres inconvénients (pollution des eaux, des sols, nuisances, etc.).

 

S.B. : Qui décide de la politique publique de gestion des déchets ? L’État ?

T.T. : Concrètement, le choix des installations (décharges, incinérateurs, centres de tri…) appartient aux collectivités locales. De ce fait, les élus locaux peuvent être soumis à des pressions très fortes dans les orientations industrielles qu’ils choisissent, très impactantes sur des décennies. L’État surveille ces installations de traitement, mais n’est pas commanditaire.

Il y a parfois un vrai problème d’information des élus, influencés par d’autres experts (les grands élus, ou des services techniques). On travaille parfois sur des recours pour manquement à l’information, qui est une règle juridique claire. C’est un domaine très technique, et il est parfois difficile, dans un temps limité, d’aller chercher tous les éléments nécessaires !

Il y a donc des collectivités très bonnes, qui axent leurs politiques sur la réduction, et d’autres beaucoup moins. Ce niveau ultra local n’est pas idéal (le ultra global non plus d’ailleurs), mais le mouvement actuel est de remonter un peu les échelons. La planification des déchets, l’aspect « programme », est passée du niveau départemental à régional.

Les préfets sont censés avoir un rôle de suivi, de délibération. Mais historiquement, la priorité de l’État est la salubrité, que les déchets ne présentent pas de problème sanitaire. Dans les années 90 on parle de « plans départementaux d’élimination des déchets ». On veut les supprimer, et l’idée de recyclage n’est pas prioritaire. Maintenant on parle de « plan régional de prévention », mais l’aspect prévention-gestion reste souvent secondaire.

 

S.B. : Pourquoi la taxe d’enlèvement des déchets augmente constamment depuis les années 1990 ?

T.T. : Parce que les collectivités ont de plus en plus de déchets à gérer (un peu moins depuis 2010 à cause de la crise) et de normes environnementales à respecter. Les installations coûtent cher, et les nouvelles normes imposent depuis plusieurs années de nouvelles installations, comme les filtres sur les incinérateurs.

Il y a aussi l’inflation (le gasoil coûte plus cher) et tous les coûts de collecte associés (camions à entretenir et renouveler…).

 

S.B. : Quelles sont les pistes d’amélioration, au-delà de l’éco-conception ?

T.T. : En ce moment, il y a de grosses discussions sur les coûts. Nous accompagnons des collectivités qui arrivent à stabiliser voire diminuer leurs coûts en améliorant le recyclage, le compostage, la réduction à la source… Une usine de compostage ou un centre de tri coûtent beaucoup moins cher qu’un incinérateur. Pour les industriels c’est beaucoup moins intéressant, ce ne sont pas les mêmes échelles.

Le compostage sera mis en place à Paris mi-2017. La loi sur la transition énergétique (2015) prévoit que d’ici 2025, les collectivités proposent aux ménages une « solution de tri à la source des biodéchets », pour ne plus les jeter à la poubelle. Elles peuvent soit collecter en porte à porte, ce qui est plus pertinent en ville, soit privilégier le compostage domestique, qui peut bien fonctionner en campagne. Nous avons travaillé pour que ça fasse partie des nouvelles obligations ; il paraît que c’est vieux comme le monde, on est contents que ça vienne enfin en 2017 ! C’est une des bonnes obligations issues de la loi, que les collectivités doivent s’approprier.

Il y a aussi l’extension des consignes de tri à tous les plastiques qui se développe [SB en parle dans cet article]. Il faut compter 3 à 4 millions d’euros pour mettre à niveau un centre de tri. C’est cher, mais pas démentiel. On peut penser que ça ne concerne que peu de kilos par habitant, mais simplifier radicalement les consignes peut vraiment encourager ceux qui ne trient pas du tout à s’y mettre. Et là on arrive à de gros volumes !

Côté réduction des déchets à la source, il y a par exemple le vrac ou le retour de la consigne du verre, même si elle n’avait pas totalement disparu (des brasseries notamment). Notre objectif : montrer que ça marche, que c’est rentable, que ça crée des emplois, que c’est écologique… Il y a des projets pionniers qui se lancent un peu partout en France, comme les épiceries de vrac sur l’huile et le vinaigre, le vin vendu en gros fûts en inox, la bière… C’est des marques un peu militantes, ou alors qui vont utiliser la consigne pour se donner une image neuve. On essaie de les mettre en réseau, de les promouvoir. Petit à petit ils vont grandir et reconquérir des secteurs. Ces processus iraient plus vite si les emballages plastiques étaient plus chers, pour encourager les consommateurs à aller vers la consigne.

 

S.B. : Dernière question : les déchets sauvages… En France, est-on aussi responsables des « continents de plastique » ?

T.T. : On est tous responsables, même si les gens ne déversent pas leurs ordures dans les fleuves. Le problème, c’est notamment le débordement des réseaux de collecte des eaux pluviales quand il pleut trop… Et puis par exemple les mégots de cigarette, qui se retrouvent dans la mer. Quand on jette quelque chose dans les égouts à Paris, ça part dans la Seine ! On se figure mal que l’homme puisse remplir un océan de déchets, mais c’est concrètement ce qui est en train de se passer.

megot jete dans la rue

 

Mais les déchets ne sont qu’une face du problème : toutes les pollutions finissent dans l’océan. L’eau est un système d’épuration massivement utilisé par l’industrie. Les eaux qui servent à épurer sont elles-mêmes un peu traitées sur place, déshuilées, décarburées, mais il y a toujours un moment où elles sont rejetées dans un fleuve ou dans un milieu. Et là elles ne sont pas « propres », elles sont « aux normes ». Mais si la norme autorise 0,2 mg/m3 de tel polluant, avec 300 000 m3 par usine par an, fois des milliers d’usines, tout ça se retrouve dans les fleuves et in fine dans l’océan… Qui est la première poubelle de l’humanité, c’est clair.

Il y a beaucoup d’acteurs autour de la production et de la gestion des déchets, et tout cela fait qu’il est parfois difficile d’identifier des « responsables ». La production économique génère du déchet systématiquement, et finalement le zéro déchet revient à poser ces questions : quels types de déchets, quel gaspillage, et surtout quels leviers d’action ? Souvent on se rend compte que la réponse se trouve dans une autre façon de consommer.

 

Pour aller plus loin et faire quelque chose à son niveau on peut…

– Adhérer à Zero Waste France ou faire un don, pour leur donner les moyens de leur action ; sinon au moins les suivre pour connaître les actions qu’ils organisent pour le public ;

– Lire les livres Le scénario Zero Waste (édité par l’association) ou Famille (presque) Zéro Déchet – Ze Guide, ultra ludique !

– Regarder cette animation sur les intérêts et problèmes liés à l’incinération :

 

– Et pour finir, une dernière vidéo bonus : l’histoire d’un sac plastique racontée façon documentaire animalier par Jeremy Irons ! Vraiment très drôle (en anglais mais facile à comprendre) :

 

Crédits images haut de page : Martin Esposito, Super Trash, Kanibal films distribution / Centre de tri du Gers / Visite de l’unité de méthanisation de la ferme Sockeel (DREAL Hauts-de-France, 2013)

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1 Commentaire sur "Déchets : réduction, recyclage, le combat ne fait que commencer ! (2/2)"

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raph
Invité

Article super intéressant

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